L'enfant prodigue

par Paroisse Bougival  -  #Enseignement

L'enfant prodigue

L’ENFANT PRODIGUE  (Commentaire du tableau de Rembrandt par le Père Beaudiquey)

 

On me dit souvent : pourquoi tu aimes cette image ?

                             

C’est vrai. Pourquoi je l’aime ? Parce qu’il y a un accord entre l’architecture du tableau et la matière, et du rapport des deux naît la lumière. Et puis, derrière la toile il y a Rembrandt mais il y a aussi le récit biblique qui en est l’armature, la structure profonde.

                             

Donc un père avait deux fils. Le plus jeune a décidé d’aller vivre sa vie. Et puis le plus jeune s’est cassé la figure. Il en a tellement vu qu’un jour il s’est dit : il faut que je revienne parce que au fond, chez moi, le dernier des domestiques a au moins à manger à sa faim. Il est revenu en préparant longuement ce qu’il dirait pour demander pardon, pour essayer de se faire ouvrir la porte. Il s’attendait au juge. C’est toujours un peu comme ça la vie, on s’attend au juge. Et finalement, il a trouvé les mains, les bras de la miséricorde.

Miséricorde, c’est un mot qui a l’air usé mais pour moi c’est un très beau mot parce qu’il y a toute la misère du monde, toute la misère la plus secrète et en même temps la chaleur et la cordialité de l’accueil. C’est l’Evangile.

                             

C’est le fils qui revient vers son père qu’il ne connaissait pas au départ. C’est seulement après une longue errance qu’il découvre quelqu’un qui peut ressembler à son père.

                             

Ce qui me fascine c’est le visage du père. Toute l’architecture du père. Il est le coup de génie de Rembrandt. Il est profondément sur la terre, enraciné. Avec cette architecture qui pour moi est l’équivalent d’une voûte romane. La voûte de son corps, de ses épaules, de ce qui pèse sur ses épaules. Et puis le visage qui s’intègre parfaitement en faisant un des pôles de l’ovale et les mains faisant l’autre ovale. L’ovale géniteur de la femme. Rembrandt c’est à la fois très ventre, très sexe, très chair. Et ce père il nous le donne à voir.

                             

Ce visage d’aveugle, je crois qu’il est aveugle, a cette inclinaison qui me semble géniale. Un peu plus penché ce serait de la mièvrerie. Tout droit ce n’aurait pas de sens. Il y a, à la fois, une inclinaison vers nous et puis une façon de porter son visage. Ça  ne peut pas se dire. Le père. C’est très beau d’avoir su parler de Dieu comme ça. C’est peut-être le premier portrait grandeur nature – c’est-à-dire finalement tout petit – pour lequel jamais Dieu lui-même ait pris la pose.

                             

Et le fils avec cette sorte de tempête qui palpite encore dans ses vêtements qui sont comme un voile déchiré. La nuque, le crâne rasé. C’est un grand bagnard. La grande coulée de son vêtement qui aboutit à ce pied avec la sandale vide. Ce pied qui est le stigmate de toutes les errances. Il a traîné, le fils, il s’est écorché, il a encore le poignard à la ceinture signe de…on aime mieux pas savoir. Il se précipite dans le père en même temps il a l’air d’en émerger. Ce fils est en train de naître, de renaître, d’après la parabole. Mais là, c’est une naissance ; il a une tête de nouveau-né.

                             

Alors, à l’intérieur de cette architecture qui le recouvre sans le posséder il y a cette arrivée, là, de l’errant avec toutes ses cicatrices. L’être ravagé qui, à la fois, entre et ressort du sein du père. Il se passe quelque chose. Il se passe peut-être le premier enfantement d’une liberté.

                             

Et puis au cœur, au centre de tout, il y a le miracle des deux mains du père. Il est aveugle. Il voit avec ses mains. Ces mains posées sont pour moi comme un vol d’oiseaux très lent. Il ne retient rien, il est bien là. C’est une façon de lui dire : je te reconnais, je sais qui tu es ; C’est un très vieux geste biblique. Le vieillard transmet sa vie et sa bénédiction.

                             

Oui, c’est beau ; Il y a une main  qui est longue, fine, une main de femme et l’autre plus rude, solide, une main d’homme. je me plais à les contempler en me disant qu’il y a là les deux visages de l’amour, le masculin et le féminin. Et ces mains sont finalement la clôture de l’ovale géniteur.

                             

Il y a là toute la mystique du visage, du corps, des mains. Chacun a inventé les chemins de sa propre existence et le chemin que devront suivre et son regard et ses pieds et ses mains. C’est très important d’inventer la stratégie avec laquelle on s’avance dans la vie. Il n’y a pas de conduite tracée, la preuve c’est qu’il a erré. Et sa sandale vide posée près de son pied, comme un galion ballotté par les vagues, est le signe de cette sorte de pauvreté. La pauvreté radicale de celui qui a erré. Avec comme une jonction d’amour, les deux mains qui rejoignent la déserrance. Et qui remontent jusqu’à la face de lumière du père.

                            

Son vêtement, le vêtement du père, est, dans le détail même, celui du Grand Prêtre au Temple de Jérusalem, avec ce grand manteau rouge, ce plastron doré, les pompons dont parle la bible. Je le sens très Ancien Testament ce vieux. C’est ça aussi Rembrandt, toute la plongée d’histoire qui lui fait ramener le visage de Dieu aux racines profondes de son humanité. Pour Rembrandt, il n’est pas possible de parler de Dieu sans parler du plus obscur de notre terre profonde. C’est peut-être pour cela que je l’aime tant, parce qu’il n’y a pas une parole dite sur Dieu ou de Dieu qui ne soit profondément enracinée.