L'aveugle-né

par Paroisse Bougival  -  #Enseignement

L'aveugle-né

(Extrait de Les oubliés de l’Evangile par un moine bénédictin de Ligugé)

C'est en se relevant de la piscine, le visage encore ruisselant d'eau, qu'il avait vu la lumière. Pour la première fois de sa vie. Une sorte d'avalanche de lumière.

Il avait titubé, ébloui, et avait dû se raccrocher au bras de l'ami qui l'avait amené.

Dans cet éblouissement, il avait distingué les formes qui bougeaient et les couleurs. C'était donc cela, les couleurs ? Le rouge ? Le blanc ? Le jaune ? Les formes, il les avait toujours devinées en touchant du bout des doigts les choses, le visage des gens. Mais les couleurs ? Il n'aurait jamais pensé que cela pouvait être un tel enchantement, une telle fête pour les yeux.

Puis, au bras de son ami, il était remonté vers le Temple pour retrouver celui qui avait mis de la boue sur ses yeux aveugles, et lui avait dit d'aller se laver à la piscine de Siloé.

Au passage, les gens le regardaient : - Est-ce lui ? - Non, c'est quelqu'un qui lui ressemble. - Si, c'est bien moi !

Il était un peu étourdi par cette foule colorée qui remuait autour de lui.

Au Temple, il y avait eu cette interminable séance avec les Pharisiens. Il riait encore en pensant au bon tour qu'il leur avait joué. Comme ils lui demandaient pour la dixième fois qui l'avait guéri, et comment, il avait pris son air le plus benêt, sa voix la plus innocente, pour leur dire : - C'est donc que vous aussi vous voulez devenir ses disciples ?

Ils avaient sauté en l'air de colère, et l'avaient couvert d'injures.

Ce qui ne l'avait pas empêché d'ajouter, d'un air naïf, qu'un homme qui ouvrait les yeux d'un aveugle de naissance ne pouvait être qu'un ami de Dieu, parce que ...

Mais eux n'avaient pas voulu en entendre davantage, et l'avaient chassé avec des cris furieux.

Il en avait bien ri, ensuite, avec ses amis.

Après cela, dans la foule, il avait vu, enfin vu, ce Ieshouah qu'il ne connaissait encore que par le son de sa voix. Et comme il le regardait, éperdu de reconnaissance, Ieshouah lui avait demandé de croire au Fils de l'Homme - et ce Fils de l'Homme, c'était lui-même qui lui parlait.

Le Fils de l'Homme annoncé par le prophète Daniel ? Il avait souvent entendu cette lecture, à la synagogue. Bien sûr, il était prêt à croire tout ce que Ieshouah lui demanderait de croire. Et il s'était prosterné devant lui.

Puis, ç'avait été le retour à la maison. Tout le quartier était sur le pas des portes : on lui faisait fête, on le congratulait. A la maison, les vieux parents l'attendaient, les larmes aux yeux. Eux aussi, appelés au Temple, avaient été tracassés par les Pharisiens, mais, aussi malins que leur fils, ils s'en étaient bien tirés.

La maison avait été bientôt pleine, et aux voisins et amis, il avait fallu raconter, raconter encore : la boue, faite de salive et de poussière, sur ses yeux morts ; la piscine de Siloé ; puis la lumière, la merveilleuse lumière !

Il ne se lassait pas de regarder le visage de ses parents, de ses amis, la maison, tout ce que, dans sa nuit, il n'avait connu jusqu'ici que par ses doigts.

Sur le soir, les gens partis, il était sorti pour être un peu seul, dans le silence.

Il avait grimpé lestement le raidillon qu'il n'avait jusque-là gravi qu'en tâtonnant, avec sa canne.

On lui avait souvent dit que, de là-haut, on voyait tout Jérusalem. Mais pour lui, « voir », ce n'était alors qu'une parole vide.

Maintenant, il voyait. Cette splendeur qui s'étalait sur la colline en face, et sur laquelle le soleil couchant répandait sa lumière dorée, c'était Jérusalem.

Et il devinait qu'au premier plan, ces murailles, ces tours massives, ces parvis entourés de colonnades, c'était le Temple. Le Temple où ce matin ...

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Assis sur une pierre, il songeait. Quand on est aveugle, on a le temps de penser longuement ; ce temps lui était devenu un besoin.

Depuis sa guérison subite, il avait été tellement accaparé par ses amis - tellement occupé aussi à faire cette chose merveilleuse : voir ! Regarder ! -, qu'il n'avait pas eu le temps de réfléchir à ce qui s'était passé. Il avait maintenant besoin de réfléchir. Il ferma les yeux, se replongeant, pour un moment, dans les ténèbres, pour concentrer sa pensée.

Une première question se posait. Ce Ieshouah qui lui avait ouvert les yeux avait dit qu'il était le Fils de l'Homme. Puisqu'il le disait, il l'était, il n'y avait pas le moindre doute.

Mais ce qui était troublant, c'est que le prophète Daniel montrait le Fils de l'Homme comme un être glorieux, descendant du ciel sur les nuées, pour recevoir toute souveraineté, gloire et domination. (Dn 7, 13-14)

Or, Ieshouah se présentait comme un homme ordinaire, tout simple, perdu dans la foule ...

Serait-ce que Dieu, en éclipsant ainsi la gloire de son envoyé, voudrait nous faire comprendre que la vraie gloire n'est pas celle qui brille aux yeux, mais celle qui est cachée au fond des cœurs, et que Dieu seul voit ?

D'ailleurs, cela correspondait tout à fait à la manière dont Ieshouah l'avait guéri. Aucune de ces incantations, de ces gesticulations théâtrales, aucun de ces remèdes compliqués dont usent habituellement les guérisseurs.

Non : de la salive et un peu de terre. Puis l'eau de la piscine. Quoi de plus banal que de la terre et de l'eau ? Mille fois auparavant il avait touché de la terre et de l'eau, sans penser que Dieu pourrait se servir de quelque chose de si pauvre pour faire quelque chose de si grand.

Cette boue sur ses yeux lui rappelait l'argile dont, au commencement, le Créateur avait modelé l'homme. Il est vrai que, dans ce corps de terre, le Créateur avait insufflé son haleine divine - et l'homme était devenu image et ressemblance de Dieu.

Mais, justement, ce matin, Ieshouah avait agi de la même façon: c'était non pas son haleine, mais sa salive, qu'il avait mêlée à la terre, et par cette boue l'aveugle était devenu voyant.

Dieu se complairait donc à se servir, pour le bonheur des hommes, des éléments les plus pauvres, les plus simples de sa création, en y attachant sa toute-puissance ?

Qui sait si le Fils de l'Homme ne continuerait pas à agir ainsi : employer les choses les plus banales pour faire communier les hommes aux richesses de Dieu ? De l'eau, par exemple, ou de l'huile, ou même du vin ? Et peut-être aussi, tout simplement, du pain ?

Là, les pensées de l'aveugle guéri prirent une autre direction.

Avant sa guérison, il avait entendu Ieshouah parler avec ses disciples. Il se rappelait une parole tellement étrange qu'il n'y avait alors attaché aucun sens : « Je suis la Lumière du monde. »

Ieshouah avait dit cela. Parole insensée ! Un homme, par sa sagesse, pourra peut-être éclairer quelques hommes, une ville, un peuple. Mais le monde ? Seule la Sagesse de Dieu peut éclairer le monde.

Et pourtant, c'est vrai que le monde a besoin de lumière. Nous marchons en hésitant dans les ténèbres. Quels sont les vrais chemins pour aller à Dieu ? Comment les connaître, au milieu des mille complications et obscurités de nos cœurs ? Ce ne sont pas seulement les aveugles mendiant le long des chemins qui ont besoin qu'on leur donne la lumière, mais le monde entier ...

Alors, Ieshouah, le Fils de l'Homme, serait venu pour nous éclairer, nous dire la vérité sur Dieu et sur nous-mêmes, et chacune de ses paroles serait une lumière pour inonder notre cœur de la clarté de Dieu, de la paix de Dieu, du bonheur de Dieu ...

Ieshouah, Lumière de Dieu, Lumière du monde ! Ieshouah, tu m'as rendu la lumière, je marcherai dans ta Lumière !

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Il rouvrit les yeux, et poussa un cri d'admiration. La nuit était tombée. Au-dessus de lui scintillaient des milliers d'étoiles. Pour la première fois, il voyait la splendeur du ciel nocturne. Il le contempla longtemps, comme en extase.

Puis il abaissa les yeux et regarda, devant lui, Jérusalem. Dans la nuit, des centaines de lumières tremblotaient aux fenêtres des maisons.

Il pensa que dans une de ces maisons était Ieshouah. Alors, il se prosterna, le front contre terre.

Ce que nous dit la tradition au sujet de ce que devint cet aveugle–né... saint SIDOINE

 

Peut-on imaginer Sidoine mendiant à nouveau après ce miracle ? Non. Il rejoignit les Sarcophage de Sidoine - Crypte de Saint-Maximin (détail)disciples du Christ et, le moment venu d'aller annoncer l'Evangile « au bout de la terre », il embarqua avec Lazare, Marthe, Marie-Madeleine et leurs amis sur le bateau qui les emmena en Provence.

A la mort de Maximin, il devint évêque d'Aix. Auparavant, il avait été évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux sous le nom de Restitut*.

Dans tous ces documents, son nom est Sidoine. Mais le saint avait un second nom, qui rappelait le souvenir du miracle dont il avait été l'objet lorsque la vue lui fut rendue ; et l'église de Saint-Paul-Trois-Châteaux, qui se glorifie également de l'avoir eu pour évêque, le connaît plus particulièrement sous le nom de saint Restitut. Ceci ne peut faire aucune difficulté, puisque cette double appellation s'applique certainement à une seule et même personne. A Aix où la première était plus usuelle, l'autre était acceptée aussi et employée officiellement, et il y avait dans l'église métropolitaine de Saint-Sauveur un autel de saint Restitut, deux fois mentionné dans l'acte de consécration de cette église. Longtemps auparavant, Bernard Gui usait de même indifféremment de l'un et de l'autre de ces noms en parlant du même homme, et après avoir, dans un de ses ouvrages, appelé Sidoine l'aveugle-né, il lui donnait un peu plus loin le nom de Restitut, en des termes qui écartent toute méprise. Il faut donc identifier saint Restitut avec saint Sidoine, et ne faire qu'un tout de ce qui est dit des deux. »

  • Il a sa sépulture dans la crypte de Saint Maximin C'est dans son sarcophage qu'avaient été cachées les reliques de Marie Madeleine pour les soustraire éventuellement aux sarrasins.

Plusieurs églises du Midi lui ont été consacrées dont celle de Vauvenargues dans les Bouches du Rhône et celle du Val dans le Var.