Les voisines de la Samaritaine.

par Paroisse Bougival  -  #Enseignement

Les voisines de la Samaritaine.

Extrait du livre « Les oubliés de l’Evangile » par un moine de Ligugé

 On n'aurait jamais cru qu'elle tournerait comme ça. Il faut dire qu'auparavant, elle faisait plutôt la honte du village. On l'appelait, entre nous, « la femme aux cinq maris ». Et même cinq et demi, parce qu'elle en avait maintenant un sixième.., qui n'était pas du tout son mari ! Ses quatre premiers, elle les avait eus ailleurs, avant de venir chez nous, et elle n'aimait pas trop en parler. Sur les quatre, elle avait peut-être été veuve une ou deux fois, mais veuve quatre fois de suite, ça n'était guère croyable. C'est donc qu'elle avait été répudiée plusieurs fois, et ça ne devait pas être sans raison...Son cinquième mari ? Un homme de chez nous, qui s'était laissé embobiner par elle. Ça aurait sans doute fini par une nouvelle répudiation, pas sérieuse comme elle était. Mais il n'en a pas eu le temps, le pauvre : il est mort avant, en lui laissant sa maison. 

La voilà donc veuve, et installée dans le village. Mais pas veuve pour longtemps : un ouvrier de passage, un beau garçon, qu'elle a pris chez elle. Et pas mariée du tout, cette fois. Au fond, ça valait mieux, elle pourrait se débarrasser de lui quand elle voudrait. Et elle n'aurait pas eu de peine à en trouver un autre, jolie comme elle était. Ça, il faut le dire, elle était jolie. Et toujours bien mise. Et aguicheuse avec ça, comme pas une. Les voisines étaient forcées de tenir leur mari à l'oeil. Vous comprenez qu'on n'était pas très fiers de l'avoir dans le village. Un mauvais exemple pour les jeunes.

Et pourtant on l'aimait bien, parce qu'elle avait bon coeur. Et serviable, vous n'avez pas idée. Si on avait besoin d'aide, elle était là tout de suite. Ce n'est pas qu'on aimait beaucoup la voir entrer dans les maisons, à cause des grands fils. On ouvrait l'oeil. Mais que voulez-vous, il faut de tout pour faire un monde. Si on veut vivre en paix, il ne faut pas trop se mêler des affaires des autres. Après tout, sa façon de vivre, ça la regardait.

Et voilà qu'un jour...

On avait vu des hommes circuler dans le village, aller de maison en maison pour acheter des provisions. On n'était qu'à moitié contents, parce que c'étaient des étrangers, des Galiléens. On le devinait rien qu'à leur parler. Et ils venaient de Jérusalem. Nous, en Samarie, on n'aime pas trop les gens qui vont en pèlerinage à Jérusalem, parce qu'ils méprisent les Samaritains. D'ailleurs, on le leur rend bien ! Ils nous traitent plus bas que terre parce qu'on ne va pas prier à leur temple de Jérusalem. Pourtant, notre beau Garizim vaut bien leur pauvre petite montagne de Sion, une taupinière ! Et on est autant qu'eux les enfants d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Surtout de Jacob, parce qu'on a son puits. Enfin, ces étrangers, on leur a vendu tout de même ce qu'ils demandaient : il faut bien vivre.
La femme aux cinq maris ne devait pas être chez elle à ce moment-là, sinon elle se serait montrée. Dès qu'il passait des étrangers, elle allait rôder autour. Elle avait dû descendre au puits de Jacob, c'est l'heure où elle y allait tous les jours. Parce qu'elle était paresseuse, et elle se levait tard. Après leurs achats, les étrangers sont repartis. Un moment après, elle est arrivée. Ils avaient dû se croiser en route.

Il fallait voir dans quel état d'excitation elle était ! Elle en avait même oublié de remonter sa cruche ! On s'est attroupés autour d'elle pour savoir ce qui l'avait mise dans un état pareil. Elle avait dû courir en remontant la côte, elle pouvait à peine parler.

- Si vous saviez.., si vous saviez... Il y avait un homme au puits. Un prophète. Un rabbi des Juifs. Il m'a parlé. Il m'a d'abord demandé de lui donner à boire avec ma cruche. Oui, à moi ! Et puis il m'a dit... il m'a dit tout ce que j'ai fait, même le nombre de mes maris, six, en comptant celui que j'ai en ce moment... Et puis il m'a parlé de Dieu, « le Père » comme il dit. Et qu'il voulait me donner de l'eau vivante, non, pas de l'eau du puits, de l'eau autrement.., enfin je ne saurais pas vous expliquer, c'était trop beau, ce qu'il m'a dit. Vous savez, cet homme-là, pour parler comme il parle, c'est sûrement le Messie ! D'ailleurs, il me l'a dit lui-même : « Le Messie, qu'il m'a dit, c'est moi qui te parle ! »
Mouvement dans la foule. Le Messie ! Au début, on avait écouté la femme avec un petit sourire, parce qu'on la connaissait, et les affaires de piété, ce n'était pas son genre. Mais à la fin, elle avait l'air tellement convaincue, on était impressionnés malgré nous.
- Le Messie ! Il faut aller voir !

Alors, on est descendu. On était un petit groupe à dévaler la côte. On plaisantait entre nous, pour ne pas avoir l'air de trop y croire. Mais quand on est arrivé près de lui, je vous assure qu'on n'avait plus envie de plaisanter. Il n'avait pourtant pas l'air sévère, ou imposant, comme les prêtres de Jérusalem, qui citent les prophètes à tour de bras pour démontrer que les Samaritains, ça ne vaut rien à côté des Juifs. Lui, il nous parlait de Dieu, du « don de Dieu », et c'était comme s'il le voyait en même temps qu'il nous parlait. Et c'était comme si Dieu lui-même venait frapper à notre coeur, toc-toc, comme on frappe à la porte d'un voisin.

Il avait l'air de nous connaître tous personnellement, - et on avait un peu peur qu'il nous dise à chacun nos vérités, comme il l'avait fait pour la femme, enfin des choses qu'on n'aimerait pas qui soient dites devant tout le monde... Mais pas de danger : il nous regardait avec amitié, comme s'il avait été avec nous depuis toujours. Il avait même l'air heureux d'être avec nous. Il y en a un ou deux d'entre nous, - ceux qui connaissent le mieux les Écritures - qui lui ont posé des questions. Parfois il ne répondait pas, il se contentait de regarder celui qui avait posé la question, et celui-là, il rougissait, parce qu'il avait posé la question rien que pour l'embarrasser. D'autres fois, il répondait, et ce qu'il disait, c'était si beau, si évident, qu'on se disait : bien sûr, c'est comme il dit, ça ne peut pas être autrement.

Et la femme aux cinq maris ? Elle était là, un peu cachée derrière les autres, regardant le Rabbi avec les yeux écarquillés, pleins d'étonnement et de bonheur, comme une qui aurait découvert soudain, tout près d'elle, un monde qu'elle n'aurait jamais pu imaginer. Tout son passé, d'un coup, ça n'existait plus. Il n'y avait plus que le « don de Dieu» qui comptait. Comme une vie toute neuve qui commençait.
Un peu à l'écart, il y avait le groupe de ses amis, ceux qui étaient venus acheter le matin au village. Ils n'avaient pas l'air content de voir leur maître accaparé par nous, des « sales Samaritains », comme ils disent. L'un d'eux s'est approché, et lui a dit : « Seigneur, il faudrait peut-être que nous partions, il est temps. » Alors, il s'est levé, comme pour partir. 
Mais tous, on a poussé un tel « Ah ! » de déception, qu'il a souri. Il y en a un d'entre nous qui a eu l'audace de lui dire : - Seigneur, si tu montais chez nous, au village...
On serait si heureux ! Tu resteras quelques jours... Nous, on avait honte que l'autre ait osé dire cela. Vous pensez, demander à un rabbi juif de venir loger chez des Samaritains : ce serait le monde à l'envers ! Mais lui n'a pas eu l'air choqué. Il a dit : « Pourquoi pas ? » Alors, voyant qu'il ne disait pas non, nous, on a insisté, on l'a pressé : - Si, si, Seigneur, viens chez nous, on voudrait tant t'écouter encore ! Et puis, il y a les vieux, là-haut, les malades et tous ceux qui ne sont pas descendus... Il s'est tourné vers son groupe d'amis et il leur a dit : « Eh bien, c'est entendu, ce soir nous logerons dans ce village. » Ils n'avaient pas du tout l'air content, mais ils ont suivi.
On a repris le chemin qui monte chez nous, lentement, sans rien dire. Chacun pensait à tout ce qu'il avait entendu. On était heureux, on n'était plus les mêmes qu'avant. La femme, cette fois, avait repris sa cruche qu'elle avait oubliée près du puits. Arrivés au village, c'était à qui logerait le Maître chez lui : enfin, c'est un notable qui avait une maison plus grande qui l'a reçu, avec deux ou trois de ses amis. Les autres, on se les est répartis au petit bonheur, on ne se disputait pas pour les avoir, eux. On sentait qu'ils ne nous aimaient pas beaucoup.

Il est resté deux jours chez nous. Deux jours qu'on n'oubliera jamais. D'abord, dès le lendemain matin, on a vu filer l'homme qui vivait avec la femme, le sixième ! Il s'en allait sans demander son reste, son baluchon sur l'épaule. On ne l'a plus jamais revu. Bon débarras ! Le Rabbi, lui, il a commencé par aller voir dans toutes les maisons où il y avait des malades. Et rien que de le voir, eux, ils se sentaient déjà à moitié guéris. Et puis, il est venu s'asseoir sur la place. Et là, les gens venaient causer avec lui, l'écouter. Un va-et-vient. Les uns arrivaient, d'autres repartaient pour leur travail. Mais tous, on sentait qu'il y avait quelque chose de changé dans notre vie.

Oh ! Il ne nous disait pas qu'il fallait absolument venir adorer à Jérusalem. Là ou ailleurs, il disait, le Père est partout. Et c'est avec ton esprit que tu l'adores, pas avec tes jambes. Comme on lui demandait ce qu'il avait voulu dire avec cette eau qu'il voulait donner à la femme, il expliquait un peu. Il ne s'agissait pas de l'eau du puits, bien sûr. Mais comme une source à l'intérieur de nous, une eau qui nous donnerait comme qui dirait une vie avec Dieu. Mais cette eau qui sera la source en nous, c'est lui seul qui peut la donner, qu'il disait. Pour la recevoir, il suffit de croire en lui. Voilà un peu comme il expliquait. C'est beau, dites ? Naturellement, on ne comprenait peut-être pas bien tout ce qu'il nous disait. Mais comme tous, on croyait en lui, on était heureux, parce qu'on se disait que nous, les Samaritains, on ne pourrait plus nous mépriser, puisqu'on avait cette eau vivante que le Messie nous avait donnée. Quand on rencontrait la femme, on lui disait : - Tu as eu une riche idée de nous prévenir, l'autre jour, quand il était au puits. Tu sais, quand tu racontais ton histoire, on te croyait un peu, mais pas trop, parce que tout de même, croire que c'était le Messie... Tandis que maintenant on l'a vu, alors oui, tu avais raison, c'est le Messie.
Elle, elle a passé ces deux jours tout entiers à l'écouter. Elle était heureuse, ça se voyait sur sa figure. Tout ce qu'il disait, ça semblait entrer en elle comme s'il y avait eu une place toute prête, comme si elle avait attendu ça toute sa vie. Comme une eau qui vient remplir exactement la place préparée pour elle. 
Une fois, pourtant, elle était restée à part, toute pensive, comme absente. On lui a dit : - Tu ne viens pas l'écouter ? Elle a répondu : - Ce n'est pas la peine : tout ce qu'il dit, je sais tellement bien d'avance que c'est vrai. Pendant ces deux jours, le village était tout transformé. Tout le monde était bon avec tout le monde... Oh ! Si ça avait duré longtemps, des semaines, des mois, je ne sais pas si ça aurait pu continuer aussi bien. Mais ces jours-là, je suis sûr qu'il n'y a pas eu une dispute dans un ménage ou entre voisines. On n'aurait pas osé, en pensant qu'il était là, tout près. Même dans les rues, on parlait à mi-voix. On aurait dit que le village tout entier était une grande synagogue de prière.

Quand il est parti, ça a fait dans le village un vide terrible. Comme un coeur qui serait vidé de son sang. On est descendu nombreux, pour l'accompagner, jusqu'au puits de Jacob. Et là, on l'a regardé partir sur le chemin, avec ses amis. On avait le coeur gros. Lui aussi, sûrement. Il s'est retourné plusieurs fois, en nous faisant des signes avec la main.

Quand on est remonté au village, la femme n'est pas revenue tout de suite avec nous. Elle est restée assise longtemps, près du puits, là où elle l'avait rencontré la première fois. Et les jours d'après, elle qui auparavant passait son temps à danser, à faire sa toilette ou à dormir, elle allait travailler aux champs ou chez un notable, - juste ce qu'il fallait pour gagner son pain - puis elle disparaissait. Mais on savait bien où elle était : au puits, naturellement. Les femmes qui allaient chercher l'eau la trouvaient là, assise sur ses talons, immobile, regardant au-dedans d'elle. Elle regardait le don de Dieu, sans doute... Des fois, on voyait qu'elle avait pleuré.

Quand elle revenait au village, elle allait voir des vieux, ou bien elle aidait une voisine. Puis elle s'enfermait chez elle. Pour prier, sûrement. Parfois, on l'entendait chanter des psaumes. Jamais plus un homme n'a mis les pieds chez elle.

Et puis, un jour, elle est partie. Elle a tout donné à ses voisines. Elle n'a gardé qu'une chose, qu'elle a emportée avec elle : la cruche qu'elle avait ce jour-là en allant au puits, et que le Seigneur avait portée à ses lèvres. On dit qu'elle est maintenant parmi le groupe des femmes qui l'accompagnent partout où il va. On raconte qu'elle a une grande amie dans le groupe, une copine, comme elle disait. Une nommée Marie, du village de Magdala.