A propos de l’Evangile de ce Dimanche :

par Paroisse Bougival  -  #Enseignement

A propos de l’Evangile de ce Dimanche :

Extrait de « La résurrection, mode d’emploi » de Fabrice Hadjadj (*) (Edition Magnificat).

(*) Né à Nanterre dans une famille de confession juive de parents militants maoïstes, se déclarant ensuite athée et anarchiste, il se convertit en 1998. Ecrivain et philosophe français il est maintenant directeur de l'Institut Philanthropos à Fribourg (Suisse).

« Je suis comme saint Thomas ... »

Ainsi Thomas manque à l'appel de la première apparition au cénacle. Il a tout raté. Il n'a pas reçu le Saint-Esprit (ce qui est somme toute encore plus embêtant que de passer à côté de sa propre existence ou d'épouser un poteau à la place de sa promise). Et qui pis est, ou à cause de cela, il ne veut pas croire ce que lui racontent des collègues dont le nombre pourtant dépasse de beaucoup celui que la loi requiert pour un témoignage valide.

Cela suffirait à le classer parmi les plus malchanceux et les plus butés. Mais il veut de surcroît remporter la palme de l'arrogance. Il pose en effet une condition si extrême que même les plus arrogants ne la retiendront pas quand ils brandiront le stupide dicton : «Je suis comme saint Thomas, je ne crois que ce que je vois.» Car, s'ils étaient vraiment comme Thomas, ils devraient avoir la monstrueuse audace de déclarer : «Je ne crois que ce dans quoi je mets le doigt ... » Ce qui, pour croire à l'existence d'une porte, risquerait de leur faire assez mal, et, pour croire à la présence de leur patron, les mettrait dans une situation assez tendue pour leur valoir un renvoi définitif et immédiat.

Et ce n'est pas n'importe où que Thomas veut enfoncer son doigt ou même fourrer sa patte tout entière. C'est dans les trous faits par les clous, dans l'entaille faite par la lance ... Avec la palme de l'arrogance, pas de doute, c'est la couronne du morbide qu'il veut gagner. Là, le dicton devient proprement insoutenable, puisqu'en toute rigueur, il doit désormais se formuler: «Moi, vous savez, je suis comme saint Thomas, je ne crois que ce dont je fouille la blessure. »

Une tête brûlée

Mais d'abord, pourquoi cette absence de celui qu'on appelle Didyme (c'est-à-dire «Jumeau»)? Sécher de la sorte ne fait pas seulement de lui un mauvais élève. Cela l'associe au traître suicidé : il apparaît fatalement comme un frère, un double de Judas. On sait pourquoi celui-ci n'est pas là. Parce qu'il s'est tué. Mais pourquoi Thomas n'est-il pas là ? Ne serait-ce pas parce qu'il veut justement être tué ?

Pour s'en assurer, il suffit de revenir en arrière, vers ses deux autres interventions dans l'Évangile selon saint Jean. La première, c'est lorsque le Christ décide d'aller vers Jérusalem pour rejoindre son défunt ami Lazare. Là-bas, Jésus est clairement menacé de mort, lui et aussi ses disciples, de par leur évidente complicité. Partant, ses compagnons freinent des quatre fers : pourquoi s'exposer ainsi pour un cadavre ? Et même si c'est pour le ressusciter, on ne déshabille pas Pierre pour habiller Paul - ou si vous préférez : on ne ressuscite pas Lazare pour être assassiné soi-même ... Mais voici qu'au milieu du regimbement général, Thomas s'écrie : Allons aussi, afin de mourir avec lui ! (Jn Il, 16). Notre Apôtre est donc un fonceur et une tête-brûlée. Il est dans les starting-blocks, en pole position pour suivre Jésus n'importe où et même nulle part.

Sa grande question lors de la Cène vient corroborer cette hypothèse : Seigneur, demande-t-il, nous ne savons pas où tu vas, comment pourrions-nous savoir le chemin ? À quoi Jésus lui répond : Moi, je suis le Chemin, la vérité et la Vie (Jn 14, 5-6). Premier destinataire de cette parole, on peut imaginer son désespoir après le Golgotha : la Vie est morte, la Vérité s'est tue, le Chemin s'est égaré parmi les ombres. Allons-y donc une fois de plus pour le Suivre ! Emboîtons le pas de celui qui est désormais l'Impasse, le Mutisme et la Mort !

Aussi, tandis que les dix Galiléens se barricadent der­rière des portes closes, par peur des Judéens, lui se pro­mène dehors, la gorge bien en évidence, la poitrine bien en cible. Il n'a pas peur, lui : le crucifiement est le dernier mot du Verbe, écoutons-le. Il supplie les centurions, les scribes, tous les docteurs de la Loi qu'il peut croiser, il va peut-être même chez Hérode puis chez les grands prêtres puis chez Pilate pour qu'ils lui accordent cette faveur : « Ne pourriez-vous pas, s'il vous plaît, m'enfoncer des clous dans les mains et les pieds ? Je suis un disciple de celui que vous venez de mettre à mort comme usurpateur et blasphémateur, alors soyez gentils, faites-moi cette charité d'un gibet comme le sien au sommet du Calvaire ... Je pourrais même me contenter d'une petite décapitation, vous savez ... Ou d'un coup de lance ici, qui pourrait me crever jusqu'au cœur. .. J'irais même jusqu'à rabattre mon ambition et me laisser pendre avec un bout de ficelle à cet arbre juste devant nous, bien que cela puisse me causer du tort et m'apparenter moins au fidèle qu'au renégat ... Une lapidation alors ? Est-ce qu'une bonne petite lapi­dation collective n'aurait pas le double bénéfice de me satisfaire et de vous offrir un défoulement viril qui pourrait vous souder davantage ? »

Mais la méchanceté des hommes est sans bornes. Cruels, impitoyables, ceux qu'il espère convertir en bourreaux lui répliquent aimablement : « Calme-toi, mon ami. Ton chagrin va passer. Aie confiance en toi ! Reprends goût à la vie ! Vois les choses du bon côté ! Tu dois simplement "faire un travail de deuil". Tu dois admettre que tu as été trompé. Nous avons ouvert pour toi une cellule de crise psychologique. Cela s'appelle le syndrome de Stockholm ... ou de Diogène à moins que ce ne soit le syndrome de Münchhausen ou peut-être de Peter Pan ... »

Des plaies éternelles

En pareilles circonstances, quand ses camarades disciples lui disent qu’ils ont vu le Seigneur, c'est le bouquet ! Lui qui ne demande pas mieux que de mourir comme son Maître, on lui dénie une seconde fois cet honneur. Les bourreaux ont poussé l'inhumanité jusqu'à chercher à lui remonter le moral, et maintenant les Apôtres lui apprennent ce qui ne pouvait pas plus dérouter son projet : son Maître est vivant. Pour le suivre, il ne s'agit plus seulement d'être tué, il faut encore être ressuscité - ce que même le bourreau le plus compétent et com­patissant ne saurait vous offrir. On peut comprendre le désarroi de Thomas. S'il est incrédule, c'est parce qu'il croit à une croix sans gloire.

Mais son incrédulité possède encore une autre face, qui est la fidélité même, et qui correspond au refus d'une gloire sans croix. Thomas a connu le fond du désespoir : il a vu la Voie déboucher Sur le vide, la Vie être absorbée par la tombe, la Vérité, par le mensonge, et tout cela ne serait qu'une farce ? Jésus dans le cercueil ne serait qu'un jack-in-the-box ? L’injustice meurtrière n'aurait été qu'un mirage ? Non, il faut que tout cela ait été bien réel. Le coup de lance ne peut être effacé d'un coup d'éponge. Sa victime ne peut être réduite à un héros de comédie musicale qui chante au milieu des souffrances « Baby, baby, pourquoi m’as-tu abandonné ? » et se retrouve à la fin avec dans ses bras la Baby en question, en fredonnant comme si de rien n'était « What a wonderful world » ... S'il en était ainsi, où serait notre responsabilité ? Quelle serait la consistance de l'histoire ? Le happy end ne doit pas faire comme s'il n'y avait pas de tragédie. L'aurore, si belle soit-elle, ne saurait oublier l'horreur qui l'a précédée - et qui va peut-être encore la suivre. L'oublierait-elle qu'elle ne se lèverait pas à l'horizon : elle nous tomberait dessus comme une lumière artificielle braquée depuis un vaisseau extraterrestre.

Thomas sent que la gloire, pour être vraie, ne peut aller qu'à l'inverse du simple miracle. Dans le simple miracle, les plaies disparaissent. Dans la gloire, il faut qu'elles restent béantes. Si elles n'étaient plus là, bien visibles, bien profondes, la gloire ne serait plus qu'un trompe-l' œil, un cache-misère, un divertissement. Et, en même temps, avec ces trous qui rendent à jamais visibles nos fautes, comment serait-ce encore la gloire ? Nous devrions en crever de remords avant de bondir d'allégresse. Nous devrions nous en flageller plutôt que nous en flatter. Comment donc la vérité de la gloire peut-elle être compatible avec la vérité non moindre de la croix ? Thomas n'en sait rien. Mais là où Jean-Sébastien Bach chante Jésus, que ma joie demeure, il vocifère plus fort: «Jésus, que tes plaies demeurent, et que j'en meure de honte.»

Si l'on niait un seul fait de ce monde

Les choses sont si bien tissées les unes avec les autres que si l'on essaie d'enlever un seul petit fil cela détricote tout le pull-over. Nier un seul fait de ce monde, c'est finir par nier le monde tout entier. Ce déni est néanmoins une pratique assez courante. Il s'agit même d'une des occupations favorites de l'humanité. Sherlock Holmes peut admirer le vol de l'Orient-Express avec sa locomotive et ses dix-huit wagons. Mais n'importe qui vous escamote l'univers comme ça, d'un clignement de paupière.

Sitôt le travail fini, vite, on se met en position du lotus, régule sa respiration, louche vers un point entre ses deux yeux et parvient à un tel état de tranquillité intérieure que non, décidément, il est impossible que la venimeuse tante Agathe qui nous a fait tant de misères soit quelqu'un de réel ! Ou bien l'on s'attelle à des travaux scientifiques parce qu'on n'arrive plus à se regarder dans la glace ; on cherche la structure cachée du réel, descend vers le nanomètre, à une échelle où le vivant ne se distingue plus du non-vivant, où les partis s'émiettent en particules, où les iniquités s'effacent devant les équations ...

Thomas refuse ces échappatoires. Il est si rabat-joie que même l'enjouement naïf d'un déjeuner sur l'herbe lui apparaîtrait d'un criminel aveuglement. Il s'étonnerait que vous puissiez déglutir avec tant d'insolence, il vous évoquerait aussitôt les enfants qui sont en train de mourir de faim à cette heure, à l'autre bout du monde, et vous vous trouveriez si coupable que vous chercheriez comment leur envoyer par Chronopost vos restes de chips et de saucisson. Il veut qu'à la fête champêtre, le Ressuscité s'attable avec ses plaies, et qu'on n'ait pas peur d'y ficher les doigts comme on se les enfoncerait au fond de la gorge, et que l'on voie si la joie est assez forte pour supporter l'envie de vomir.

Celui qui a douté de bonne foi

Et il va être servi. Jésus paraît à nouveau, dit Paix à vous, c'est-à-dire «Bonjour », lui présente ses blessures bien ouvertes et lui ordonne d'y aller franco, sans pruderie aucune : Porte ton doigt ici et vois mes mains ; et porte ta main et place-la dans mon côté ; et ne sois plus incrédule, mais croyant (Jn 20,27).

Cet exaucement déconcerte l'Apôtre au point de le retourner comme une crêpe. Lui qui s'adonne au doute le plus radical fait soudain une profession de foi telle qu'on n'en trouve pas de plus haute dans les quatre Évangiles. D'autres avaient bien appelé Jésus «Messie» ou «Fils de Dieu» ; lui l'appelle carrément «mon Dieu ». N'est-ce pas faire preuve d'exagération après avoir fait montre de tant de réticence ?

Ce qu'il confesse, à l'évidence, témoigne que ce qu'il croit ne coïncide pas avec ce qu'il voit. Car ce qu'il voit, c'est un homme ressuscité, une créature, donc, si radieuse qu'elle soit ; et ce qu'il croit soudain, c'est que cette créature est aussi son Créateur. Non, vraiment, il abuse. Après nous avoir agacés dans un sens, il nous exaspère dans l'autre. Après avoir opposé la croix à la gloire, il reconnaît le Tout-Puissant dans le Crucifié. Tout à l'heure, il vous avait coupé l'appétit en vous parlant des enfants qui mouraient de faim, maintenant il vous coupe l'écœurement en trouvant Dieu sous une plaie. Franchement, je ne vois pas qui voudrait l'avoir pour convive aussi bien à un repas de noces qu'à un goûter d'enterrement. Déjà qu'il était très pénible en trouble-fête, il est complètement insupportable en bienheureux intempestif.

On sait la réponse de son Seigneur : Parce que tu m’as vu tu as cru, heureux ceux qui ont cru sans avoir vu. Cette dernière affirmation pourrait bien se référer à l'évangéliste qui rapporte ces mots : il est celui qui a cru sans voir, ou en n'ayant vu que le linge roulé et le linceul aplati. Jean cherche-t-il à se mettre en valeur ? Et si c'était le contraire ? Si cette parole voulait dire qu'il est plus facile de croire sans voir - sans voir ce que Thomas a vu, sans toucher ce qu'il a touché ?

Que l'ami que vous avez trahi revienne en vous mettant bien sous le nez cette blessure que vous lui avez faite en le poignardant le soir de son anniversaire, qu'il vous invite en outre à y plonger le bras sans façons jusqu'à son cœur transpercé, et qu'il vous dise avoir souffert tout ça pour vous, on peut parier que, même doué du plus grand flegme, vous sentiriez bientôt dans vos jambes l'irrésistible démangeaison de partir en courant. Thomas reste. Et l'on s'aperçoit que ce mauvais Apôtre ressemble au bon larron. Il a raté l'Esprit Saint, sombré dans le désespoir, fait des pieds et des mains pour qu'on les lui fixe à la potence, et pourtant le voici d'un coup plus assuré que les autres, au point que selon la tradition, de tous les premiers envoyés, il est celui qui ira le plus loin (partant donc en courant, pas pour fuir, pour foncer droit vers le Christ là-bas) - en Perse, peut-être en Chine, en tout cas jusqu'en Inde du Sud où il fonde sept églises entre le Kerala et le Sri Lanka, avant de connaître enfin le bonheur d'être égorgé par un «grand prêtre», près de Mylapore, pour avoir fait fondre une idole de dur métal par le seul souffle de sa prière.

Qu'est-ce que cela nous enseigne ? Qu'il ne faut pas aller vers la Vérité en jouant un personnage de fidèle. Qu'il ne faut pas faire semblant d'adhérer à la foi des Dix. Le problème n'est pas le doute mais la demi-mesure. Si vous doutez, doutez à fond, et que votre doute soit de bonne foi (il serait en effet malheureux de douter et de s’y croire). Arguez que l'existence du Royaume vous semble incompatible avec celle de tante Agathe ; objectez surtout son incompatibilité avec votre propre abjection quand vous reprenez deux boules de Chocolate Macadamia chez Ben & Jerry's, alors qu'on vient de vous parler des enfants qui meurent de faim. Mais soyez cartésien, allez plus loin encore et posez la question suivante : qu'est-ce qui rend un tel doute possible ? Pourquoi n'avons-nous pas la placidité sans question des ruminants ? Pourquoi sommes-nous ainsi scandalisés par le mal ? Et comment faire pour que ce scandale ne nous en rende pas complices ? Eh bien, confessons-le : si nous doutons (et ne doutons pas de notre doute), c'est parce que notre cœur, malgré nous et malgré tout, réclame la Vérité : nous n'aurions pas en nous cette soif de la Vérité que la piquette de nos petites opinions suffirait à nous satisfaire. Et si la croix nous paraît absurde au point de nous pousser à renier la joie, c'est parce que nous espérons une joie plus large encore, capable d'assumer et de transfigurer toutes les plaies de l'Histoire.

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