Le voile de Carême - Velum quadragesimale

par Paroisse Bougival  -  21 Mars 2021, 22:36  -  #Enseignement, #VIE de L'EGLISE

Le voile de Carême - Velum quadragesimale

Le Carême est un temps de jeûne. 
Pour se préparer à vivre le grand mystère de la mort et de la résurrection du Christ, nous observons non seulement une privation de nourriture, mais également dans le cadre de la liturgie, une privation auditive et visuelle. 
Privation auditive par exemple avec la suppression de l’orgue et des instruments de musique, mais parfois aussi du son des cloches. (On peut cependant garder l’orgue mais seulement en soutien du chant !)
Privation visuelle avec les voiles que l’on place sur les croix et les statues ou encore avec la suppression des fleurs sur les autels. 
Cette « privation visuelle » consistait autrefois à aussi fermer le sanctuaire (!) par un grand voile, le velum quadragesimale ou velum templi
Rassurez-vous tout de suite, je n’entends pas restaurer cela !!! mais l’histoire de la liturgie peut nous aider à vivre l’actuelle avec plus d’attention aux signes qui demeurent.

Ainsi, à Paris, jusque vers 1870, on tendait un voile de laine violette ou de couleur cendre pour fermer complètement le sanctuaire, masquant la vue du maître-autel, du 1er dimanche de Carême au Mercredi Saint. On le faisait tomber sur le pavé du sanctuaire au cours de la messe du Mercredi Saint, pendant qu’on chantait la Passion selon st Luc, précisément lorsque le diacre arrivait au verset : Le soleil fut obscurci, et le voile du temple se déchira par le milieu. Lc XXIII, 45

Voici donc quelques paragraphes tirés du cérémonial parisien publié en 1662 par le cardinal de Retz !
- Le Samedi avant vêpres, le Maître des Cérémonies aura soin que par un clerc de la fabrique ou par le Sacristain et ses adjoints, toutes les croix, toutes les châsses ou reliques des saints, et toutes les images de l’église, même la croix de procession, soient tendues et couvertes avec dignité de voiles violets ou de couleur cendrée, faits en camelot ou en bombycine damassée, ou en tissu soyeux. De même il aura soin que le maître-autel et que les autres autels de l’église soient ornés de parements de même couleur.
- Et devant le maître autel, entre le chœur et le presbyterium, d’un côté à l’autre, on pendra ou étendra un grand voile oblong et large, ou une grande tenture, en camelot violet ou de couleur cendrée, qui puisse être ramené ou plié ou ouvert quand cela se doit, ou encore qui puisse être étendu ou fermé ou tiré, jusqu’à la Quatrième férie de la Grande Semaine.
- On étend en effet ce grand voile seulement pour toutes les heures de l’office férial, et tout le jour & la nuit. Et on ne l’étend jamais pour la messe, ni à l’office du dimanche, des premières vêpres jusqu’aux secondes vêpres de celui-ci, et pendant tout ce jour et cette nuit, ni aussi aux fêtes doubles ou semi doubles à l’office, ni pendant le jour & la nuit.
On déposera aussi dans toute l’église et dans le chœur toutes les tentures, & tous les tapis des degrés et des marchepieds du maître-autel et des autres autels, jusqu’à Pâques, en somme on enlève tous les ornements de l’église.

Il est intéressant de noter que ce voile de Carême restait systématiquement ouvert tout le dimanche, des 1ères vêpres aux 2ndes : le Jour du Seigneur, Dies Domini, a toujours été la fête de la résurrection, même en Carême ; le jeûne y est proscrit. Comme vous le savez « le Dimanche, c’est pas carême » !!!

Une tradition répandue dans toute l’Europe qui n’est pas propre à Paris

Bien qu’en France cela ne se faisait quasiment plus qu’à Paris, ce voile n’était pourtant pas une particularité parisienne puisqu’il se retrouvait dans tous les pays de l’ancien

espace carolingien. Ainsi nous en trouvons mention dans une série de conciles médiévaux anglo-normands. Ils devaient faire partie du matériel que toute église devait nécessairement posséder (Ex : Exeter en 1217, Canterbury en 1220, Winchester en 1240, Evreux en 1240 et Oxford en 1287). Antérieurement à ces conciles, de nombreux coutumiers, constitutions et statuts médiévaux d’abbayes indiquent cet usage. St Lanfranc († 1089), abbé de Saint-Etienne de Caen en 1070 l’évoque par exemple dans les statuts de son abbaye. 
Si le voile de Carême est resté en usage ici et là en Sicile et en Espagne, c’est surtout en Allemagne et en Autriche qu’on l’a conservé jusqu’à nos jours. Le fait qu’ils soient devenus de véritables œuvres d’art par leur décoration n’est sans doute pas étranger à leur préservation, et, partant, à la permanence de l’usage.
Dans le sud de l’Allemagne et en Autriche les voiles de Carême devinrent de vrais chefs d’œuvre. On trouve de très riches toiles peintes représentant les scènes de la Passion comme dans la cathédrale Notre-Dame de Fribourg (en Allemagne). Datant de 1612, ce plus grand voile de Carême connu d’Europe mesure plus de 10 mètres sur 12 pour un poids de près d’une tonne !  La scène centrale de la crucifixion est entourée de 25 carrés contenant les différents épisodes de la Passion.
Martin Luther, qui détestait l’idée de Carême et de pénitence, tenta de faire disparaître ces voiles de toute l’Allemagne. Peu à peu ceux-ci tombèrent en désuétude, et dès la fin du 19ème siècle l’usage avait pratiquement disparu. Or cette ancienne tradition réapparut à partir de 1974 ! Une association caritative Misereor eut l’idée d’en réaliser un pour concrétiser les efforts de Carême des chrétiens. Cette initiative eut un tel retentissement que cela entraîna la redécouverte de cette tradition, la restauration de nombreux voiles historiques qui dormaient dans les réserves des cathédrales ou des musées, et à nouveau leur suspension dans les sanctuaires. Le succès fut tel que même les Luthériens se mirent à en tendre ! Actuellement, on estime qu’un tiers des églises catholiques allemandes ainsi que plusieurs centaines de paroisses luthériennes suspendent un voile pendant le Carême…

Une tradition qui trouve ses racines dans l’antiquité chrétienne.
Nous connaissons le voile qui fermait le Saint des Saints dans l’Ancien Testament. Les 1ères églises chrétiennes ont connu des voiles de sanctuaire aussi bien en Occident

Reconstitution du sanctuaire de Ste. Sophie de Constantinople. Notez le ciborium au-dessus de l'autel. Le sanctuaire est fermé par les colonnes du templon

qu’en Orient. L’autel antique était le plus souvent surmonté d’un ciborium ou baldaquin, entre les colonnes duquel étaient tendus des voiles. Les rideaux étaient fermés ou ouverts selon les moments de l’action liturgique, leur ouverture signifiant toujours la pleine communication de la grâce et symbolisant l’ouverture des cieux : « Lorsque, dit st Jean Chrysostome, l’hostie céleste est sur l’autel, que Jésus-Christ, l’agneau royal, est immolé, lorsque vous entendez ces paroles : « Prions tous ensemble le Seigneur », lorsque vous voyez qu’on tire les voiles et les rideaux de l’autel, figurez-vous que vous contemplez le ciel qui s’ouvre et les anges qui descendent sur la terre. » 
Plusieurs anciennes liturgies d’Orient et d’Occident contiennent une oraison – la prière du voile – que dit le célébrant lorsqu’à l’offertoire il quitte le chœur pour pénétrer dans le sanctuaire, au-delà du voile qui le fermait. L’oraison du voile de la liturgie de st Jacques, qui représente l’antique usage de l’Église de Jérusalem, est justement célèbre : Nous te rendons grâce, Seigneur notre Dieu, de nous accorder la confiance de pénétrer dans ton sanctuaire par ce nouveau et vivifiant chemin, qui nous est ouvert par le voile, le chemin de la chair de ton Christ. Maintenant que nous avons été trouvés dignes d’entrer dans le séjour de ta gloire, de nous tenir derrière le voile, et de contempler ton Saint des Saints, nous nous prosternons devant ta bonté. Aie pitié de nous, ô Maître, car désirant nous tenir devant ton saint autel, et de t’offrir ce sacrifice redoutable et non sanglant pour nos péchés et pour les fautes de tout ton peuple, nous sommes remplis de crainte, ô Dieu. Envoie sur nous ta bonne grâce, sanctifie nos âmes, nos corps et nos esprits, oriente nos pensées vers la sainteté afin qu’avec une conscience pure nous puissions t’offrir un sacrifice de paix, un sacrifice de louange. Et ayant dévoilé les voiles des mystères qui recouvrent symboliquement ce rite sacré, montre-nous en toute clarté, et remplis notre vision spirituelle avec ta lumière sans fin, et après avoir purifié notre pauvreté de toute souillure de la chair et de l’esprit, rends la digne de cette présence redoutable et craintive. : Par la miséricorde et l’amour pour les hommes de ton Fils unique, avec lequel tu es béni, et ton très saint, bon et vivifiant Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. ℟. Amen.

Aujourd’hui, il nous reste toujours quelque chose de ce « Carême visuel » que faisaient nos pères grâce à l’usage romain de voiler les croix et les statues à partir des 1ères vêpres du dimanche de la Passion (expliqué dans les feuilles des années précédentes et toujours sur le site de la paroisse). 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :